Tombés autour de 21.000 USD la tonne en février 2025 sous l’effet d’un surplus d’offre mondiale, les prix du cobalt ont depuis largement repris des couleurs. Une évolution notamment portée par les restrictions d’offre mises en place en République Démocratique du Congo, premier producteur mondial de cobalt primaire.
Des grandes places de négoce aux institutions spécialisées, l’hypothèse d’un retour du déficit sur le marché mondial du cobalt s’est progressivement imposée dans l’écosystème. Elle est désormais reprise par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui anticipe une bascule du marché en situation déficitaire dès 2026, après plusieurs années dominées par un excédent d’offre. Une perspective qui replace la stratégie de la République Démocratique du Congo (RDC) au centre des équilibres du marché de ce métal, alors que Kinshasa cherche désormais à transformer son avantage minier en levier d’influence.
L’organisation a détaillé les contours de cette possible bascule dans son rapport «Global Minerals Outlook 2026», publié ce mois-ci, rejoignant une analyse similaire formulée en juin par le Cobalt Institute. Les deux lectures convergent sur plusieurs facteurs, notamment les restrictions pesant sur l’offre congolaise et les perturbations observées en Indonésie et chez d’autres producteurs, mais aussi une demande appelée à rester soutenue. Elles accordent toutefois une attention particulière à la RDC, qui fournit environ 70 % de l’offre mondiale de ce métal essentiel pour les batteries de véhicules électriques, les systèmes de stockage d’énergie, l’électronique et la défense.
Cette position dominante confère aujourd’hui à Kinshasa un nouveau levier d’action sur un marché qu’il cherche à influencer au-delà de son rôle traditionnel de fournisseur majeur. Cette stratégie s’est notamment traduite en 2025 par l’instauration d’une suspension temporaire des exportations de cobalt, avant la mise en place d’un système de quotas plus tard dans l’année. L’objectif affiché était de limiter temporairement les volumes disponibles sur le marché mondial et de contribuer à une reprise des prix d’un marché qui subissait encore les vents contraires d’un excédent d’offre persistant.
Double pari à observer
L’évocation d’un déficit du marché prolonge ainsi les tensions observées depuis la mise en œuvre de la nouvelle politique congolaise. Selon l’AIE, les restrictions sur l’approvisionnement consécutives à l’embargo instauré en RDC ont contribué à soutenir les prix, qui ont atteint près de 58.000 USD la tonne au premier trimestre 2026, soit plus du triple de leur niveau un an auparavant. Une bascule durable du marché vers un déficit renforcerait donc cette pression sur l’offre, avec un effet potentiel sur le maintien des cours à des niveaux élevés, en cohérence avec l’objectif initial de Kinshasa.
Mais au-delà de l’évolution des prix, la perspective d’un déficit place aussi les choix futurs des décideurs congolais au cœur des dynamiques du marché. Dans son analyse, le Cobalt Institute estime en effet que le déséquilibre resterait relativement limité, autour de 16.000 tonnes, dans un scénario intégrant l’ensemble de l’offre minière mondiale disponible, sans tenir compte des restrictions pesant sur les exportations congolaises. En revanche, ce déficit atteindrait 80.000 tonnes, soit environ 27 % de la demande mondiale, dans une hypothèse où seuls les volumes autorisés par le système de quotas de la RDC seraient pris en compte.
C’est précisément sur ce point que la stratégie congolaise prend une dimension particulière. L’équilibre futur du marché dépendra notamment de la manière dont Kinshasa gérera l’offre disponible sur son territoire. Certains producteurs présents en RDC, à l’image de Glencore, ont déjà indiqué vouloir privilégier la production de cuivre sur certains actifs plutôt que celle de cobalt, affectée par les restrictions actuelles. Une évolution qui s’explique par la nature même de la filière congolaise, où le cobalt est majoritairement extrait comme sous-produit du cuivre.
Un éventuel assouplissement du cadre réglementaire pourrait ainsi inciter ces mêmes opérateurs à réévaluer leur stratégie et à remettre sur le marché des volumes supplémentaires.
À titre indicatif, le quota d’exportation fixé par la RDC pour 2026 s’élève à 96.600 tonnes, un niveau inférieur à la production enregistrée ces dernières années : 100.015 tonnes en 2025 et un peu plus du double en 2024. Sur les volumes produits en 2025, seuls 44.333 tonnes ont toutefois été exportés.
À l’inverse, l’exécutif congolais dispose d’un autre levier à travers la réserve stratégique de minerais critiques mise en place en 2026. Gérée par l’ARECOMS, cette structure doit permettre à l’État de conserver une capacité d’intervention sur les stocks constitués en raison des restrictions d’exportation. Le mécanisme prévoit notamment la possibilité pour l’autorité de retirer certains volumes des quotas attribués aux entreprises minières ou encore de racheter les excédents accumulés sur les sites de production.
La gestion de ces stocks pourrait ainsi devenir un nouvel instrument d’influence sur le marché, les autorités congolaises pouvant décider du moment et des conditions de leur éventuelle remise en circulation. « Ce mécanisme permet à l’État de retenir ou de libérer des volumes en fonction de l’évolution des prix. Par conséquent, les acheteurs en aval devront prendre en compte les interventions discrétionnaires de l’ARECOMS, susceptibles d’accroître l’incertitude sur les prix à moyen terme », explique l’AIE.
Un poids à convertir en avantage commercial réel
Dans ce paysage, la RDC se retrouve plus que jamais au centre de l’attention, avec la capacité d’influencer les trajectoires actuellement envisagées. Au-delà des compagnies minières qui y opèrent, ses choix réglementaires seront suivis par l’ensemble de la chaîne de valeur, des fabricants de batteries comme le chinois CATL aux constructeurs automobiles tels que Tesla. Reste toutefois pour Kinshasa à transformer cette position stratégique en un véritable avantage commercial, capable de générer davantage de retombées pour l’économie nationale.
Ces évolutions interviennent par ailleurs dans un contexte où de nouvelles chimies de batteries limitant ou supprimant l’usage du cobalt progressent dans l’industrie des véhicules électriques, principal débouché du métal. C’est notamment le cas de la technologie lithium-fer-phosphate (LFP).
Pour la RDC, l’enjeu consiste donc à composer avec ces différentes dynamiques tout en consolidant sa place dans une chaîne de valeur appelée à évoluer. La transformation locale apparaît déjà comme l’un des leviers explorés pour capter davantage de valeur au-delà de l’extraction minière, comme l’expliquait récemment Eric Kalala, directeur général de l’Entreprise générale du cobalt (EGC), dans une interview accordée à Agence Ecofin.
Avec Agence Ecofin

