Terres rares : anatomie d’une filière africaine en quête de valeur ajoutée

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D’ici fin 2026, l’Afrique attend la mise en service de Kangankunde, première d’une série de mines de terres rares en développement sur le continent. Au-delà de cette échéance, c’est surtout le retour de l’offre africaine sur un marché plus stratégique que jamais à l’échelle mondiale qui se dessine.

Lundi 20 juillet, la junior minière Namibia Critical Metals a annoncé son intention d’investir 11 millions de dollars canadiens (7,80 millions USD) dans son projet de terres rares Lofdal, en Namibie. Ces fonds financeront une étude de faisabilité destinée à évaluer la production de composés à plus forte valeur ajoutée sur cette future mine. Une ambition qui s’inscrit dans une dynamique de montée en gamme progressive de la filière africaine, encore limitée à des étapes intermédiaires.

Dans le détail, l’enveloppe financera la phase la plus avancée des études techniques du projet. Mené avec son partenaire japonais Japan Oil, Gas and Metals National Corporation (JOGMEC), le programme doit démontrer la faisabilité d’une production distincte de carbonates de terres rares légères (LREC) et lourdes (HREC) grâce à un procédé hydrométallur-gique intégré.

Une montée en gamme qui s’esquisse

Au-delà de cette annonce, c’est une orientation industrielle qui se précise. Namibia Critical Metals inscrit cette stratégie dans l’objectif du gouvernement namibien de développer la transformation locale des minerais critiques. Elle traduit une évolution de la chaîne de valeur des terres rares. Jusqu’à présent, la plupart des projets africains prévoyaient surtout la production de concentrés destinés à être raffinés à l’étranger. Les carbonates constituent une étape supplémentaire : obtenus après un premier traitement chimique, ils sont des produits intermédiaires à plus forte valeur ajoutée servant ensuite à fabriquer les oxydes de terres rares.

Les carbonates de terres rares légères regroupent principalement le néodyme et le praséodyme, tandis que les carbonates de terres rares lourdes concentrent notamment le dysprosium et le terbium, recherchés pour les aimants permanents utilisés dans les véhicules électriques et les éoliennes. La trajectoire suivie par Lofdal le distingue ainsi progressivement d’autres projets africains. Au Malawi, Kangankunde, dont la mise en production est attendue d’ici fin 2026, prévoit essentiellement d’exporter un concentré. Il devrait devenir la première mine industrielle de terres rares à entrer en production en Afrique depuis la suspension de Gakara, au Burundi, qui exploitait également ces métaux sous forme de concentré entre 2017 et 2021.

En Angola, le projet Longonjo prévoit lui aussi une production de carbonates. Cette étape demeure toutefois éloignée des segments les plus rémunérateurs de la chaîne de valeur. Elle précède la production d’oxydes de terres rares, où chaque élément est séparé et purifié individuellement sous forme, par exemple, d’oxyde de néodyme, de dysprosium ou de terbium. Viennent ensuite les métaux de terres rares, les alliages puis les aimants permanents, qui concentrent aujourd’hui l’essentiel de la valeur ajoutée.

Sur ces étapes plus avancées, les ambitions africaines restent limitées. Parmi les projets en développement, seule la production d’oxydes est également envisagée, notamment à Songwe Hill, au Malawi, et à Phalaborwa, en Afrique du Sud. Aucun projet africain n’a, à ce stade, annoncé une production intégrée de métaux ou d’aimants permanents. De Gakara aux nouvelles mines attendues au Malawi, en Namibie ou en Angola, la filière africaine ne se limite néanmoins plus à l’exportation de concentrés. L’idée d’une montée en gamme progresse, même si le passage aux autres maillons reste incertain.

L’ombre des chaînes d’approvisionnement internationales

Pour l’Afrique, dont l’offre pourrait représenter 9 % de l’approvisionnement mondial en terres rares d’ici 2029 selon Benchmark Mineral Intelligence, ces évolutions sont loin d’être anodines. Elles confortent la volonté croissante des États hôtes de développer la transformation locale et interviennent alors que les perspectives du marché restent favorables. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande mondiale en terres rares destinées aux aimants permanents devrait progresser de 25 % entre 2025 et 2030, puis de plus de 80 % d’ici 2050, sous l’effet des véhicules électriques, de l’éolien et de la robotique.

Pour autant, la montée en gamme envisagée sur le continent ne dépend pas uniquement des ambitions africaines. Derrière ces projets se trouvent des industriels et investisseurs étrangers répondant avant tout aux stratégies d’approvisionnement de leurs États, soucieux de sécuriser l’accès à des matières premières destinées à alimenter leurs propres chaînes de raffinage et de fabrication. Le projet Lofdal l’illustre : son partenaire JOGMEC, bras stratégique du Japon pour l’approvisionnement en ressources minérales, détient déjà 40 % du projet.

Cette logique s’inscrit dans un mouvement géopolitique plus large. Face à la domination de la Chine sur l’ensemble de la chaîne de valeur des terres rares, du raffinage jusqu’à la fabrication d’aimants permanents, le Japon, les États-Unis, l’Union européenne et le Canada cherchent à diversifier leurs sources d’approvisionnement. L’Afrique apparaît comme un maillon stratégique de cette recomposition. Mais, au regard des projets annoncés, le continent semble surtout appelé à renforcer son rôle dans les premières étapes de transformation, bien avant les segments industriels les plus avancés.

Le verdict reste nuancé…

À bien des égards, les ambitions africaines dans les terres rares rappellent une trajectoire déjà observée dans d’autres filières de minerais critiques, notamment le lithium. Encore faudra-t-il que les projets en développement franchissent les nombreuses étapes qui les séparent de la production, entre validation des études de faisabilité, mobilisation des financements et construction des installations.

Si ces chantiers aboutissent, ils pourraient renforcer la place de l’Afrique sur le marché mondial des terres rares tout en générant davantage de recettes, d’emplois et d’activités industrielles dans les pays hôtes. Une question demeure toutefois : le continent parviendra-t-il à dépasser ces premières étapes de transformation pour s’imposer sur les maillons les plus stratégiques de la chaîne de valeur, et à quelles conditions ? C’est sans doute là que se jouera le véritable changement d’échelle.

Avec Agence Ecofin

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